Les féculents: une pilier l’alimentation moderne qui mérite d’être questionné

 — Je pensais pas que ça soulevait encore des questions…

Pas forcément très ouvertement, mais il y a des sujets qu’on pense avoir réglés… jusqu’à ce qu’on les regarde d’un peu plus près. 

Quand on parle des glucides,  et plus particulièrement des féculents et produits céréaliers, on a appris à affiner notre regard en opposant le raffiné au complet, le rapide au lent, le “moins bon” au “meilleur”. Mais on en oublie parfois de questionner ce qu’ils représentent concrètement, une fois replacés dans le fil d’une journée ordinaire. 

Car ces aliments — pains, pâtes, riz, céréales — ne sont jamais consommés seuls. Ils s’inscrivent dans une succession de repas, de collations, d’habitudes, et finissent par être omniprésents et normalisés dans notre alimentation, sans que cela ne soit un excès évident ou un choix pleinement conscient. 

C’est peut-être là que le regard mérite de se poser un instant.

Photographie de différents féculents et produits céréaliers crus dans divers bols pour illustrer l'article du blogue RE:Santé intitulé "Les féculents: une pilier l’alimentation moderne qui mérite d’être questionné"

1. Des repères qui ont évolué, sans changer le fond

Depuis longtemps, les recommandations nutritionnelles ont défini la place des glucides en termes de proportions; les apports nutritionnels de référence nord-américains les situent entre 45 et 65 % de l’apport énergétique total (Yon 2005, Canada 2025), un cadre conçu pour guider l’équilibre global des macronutriments.

 — Donc, en théorie, il suffit de rester dans cette zone ?

Oui, et les données disponibles suggèrent qu’en moyenne, les apports en glucides dans les populations nord-américaines se situent effectivement dans cet ordre de grandeur, bien que de fortes variations individuelles existent (Statistique Canada 2017, CDC 2023).

Ces repères ont progressivement été remplacés par une approche différente dans les recommandations destinées au grand public. Le Guide alimentaire canadien propose aujourd’hui un modèle visuel de l’assiette, dans lequel les féculents et produits céréaliers occupent autour d’un quart de l’assiette aux côtés des légumes et des sources de protéines. Ce changement reflète une volonté de rendre les recommandations plus concrètes et plus accessibles.

À cela s’ajoute une insistance marquée sur la qualité afin de privilégier les aliments peu transformés, riches en fibres et de limiter les sucres ajoutés. Le cadre ne porte donc plus uniquement sur des proportions, mais sur une manière de composer ses repas. 

Dans les faits, ce cadre est loin d’être pleinement suivi. Les données montrent une consommation insuffisante de fibres et un écart notable avec les recommandations en matière de qualité, notamment en raison de la place importante des aliments transformés (Statistique Canada 2017, INSPQ 2017).

Parallèlement, les maladies chroniques associées aux déséquilibres métaboliques restent très présentes. Au Canada, près d’un adulte sur deux vit avec au moins une maladie chronique, incluant les maladies cardiovasculaires, le diabète de type 2 ou certaines formes de cancer (Statistique Canada 2025). Le diabète à lui seul touche environ 3,7 millions de Canadiens, et sa prévalence continue d’augmenter (ASPC 2023).

À cela s’ajoute le fait que plus de 65 % des adultes présentent un excès de poids (35,5 %) ou une obésité (30,2 %), une condition étroitement liée aux perturbations de la régulation glycémique et à l’insulinorésistance (Statistique Canada 2025).

 

2. Le biais dominant : penser en “qualité” plutôt qu’en exposition

Face à ce constat, l’explication la plus évidente consiste à montrer du doigt la qualité des glucides consommés.

Il est aujourd’hui bien documenté que l’alimentation moderne fait une place importante aux produits transformés, aux sucres ajoutés, aux céréales raffinées (Statistique Canada 2017, INSPQ 2017) — des formes de glucides caractérisées par leur faible teneur en fibres, leur densité énergétique et leur capacité à élever rapidement la glycémie. Dans ce contexte, associer une part des dérives métaboliques observées à une qualité insuffisante des glucides est non seulement logique, mais largement étayé.

 — Donc, si on mangeait “comme recommandé”, le problème serait réglé ?

Dans bien des cas, c’est une hypothèse raisonnable, car une alimentation riche en glucides raffinés va rarement de pair avec des apports modérés; elle s’accompagne souvent de portions plus importantes, d’une satiété moins durable et d’une répétition plus facile au fil de la journée. Autrement dit, moindre qualité et quantités importantes vont souvent de pair. Cette dynamique s’inscrit dans un ensemble plus large de mécanismes qui influencent la régulation de la faim.

Mais cette explication, à elle seule, ne permet pas de tout expliquer, car même lorsque la qualité est améliorée (céréales complètes, aliments moins transformés), il est possible d’éprouver des difficultés à maintenir un poids santé ou de développer des troubles métaboliques ou cardiovasculaires. Ce constat invite à s’intéresser de plus près à l’impact métabolique des féculents effectivement consommés.

Parce que du point de vue du corps, ce qui doit être régulé n’est pas une catégorie d’aliments, ni même leur qualité isolée, c’est la quantité de glucose qui arrive dans la circulation et la fréquence à laquelle cette situation se reproduit. C’est précisément pour rendre cette réalité plus visible que le concept de charge glycémique a été introduit dans les années 1990 par David Jenkins et son équipe, dans la continuité de leurs travaux sur l’index glycémique (Jenkins 1981, Jenkins 2000, Jenkins 2002).

L’index glycémique permettait de comparer les aliments selon leur vitesse d’absorption. La charge glycémique va plus loin en intégrant la quantité consommée, ce qui permet d’estimer ce qu’une portion donnée représente réellement pour l’organisme.

 — Est-ce que tu suggères que même en faisant de “bons choix”, ça pourrait ne pas suffire dans certains cas ?

Oui, et c’est précisément là que le regard doit se placer pour certains d’entre nous. Parce qu’à partir d’un certain volume, la qualité ne suffit plus à compenser la quantité. C’est un point souvent sous-estimé. Les recommandations actuelles encouragent à privilégier des sources de glucides de qualité tout en leur accordant une place qui demeure importante dans les repas (45-65% des calories ou un quart de nos assiettes), ce qui peut tout de même conduire, en pratique, à consommer des repas dont la charge est glycémique est élevée et ce, de façon répétée.

 

3. Quand on met une assiette devant soi

 — OK… mais dans la vraie vie, ça ressemble à quoi, une charge glycémique élevée ?

La charge glycémique donne un ordre de grandeur de la sollicitation métabolique associée à une portion donnée; elle tient compte de l’index glycémique des aliments (la vitesse à laquelle ils font monter le sucre dans le sang) et de la quantité de glucides dans la portion. Par convention, une charge glycémique inférieure à 10 est considérée comme faible, entre 10 et 19 comme modérée, et au-delà de 20 comme élevée. Le seuil élevé ne définit pas une limite que le corps ne pourrait pas supporter, mais un niveau de mobilisation du système de régulation de la glycémie pouvant,  si répétée à long terme, conduire à des problèmes métaboliques et cardiovasculaires (Jenkins 2000, Brand-Miller 2007).

À partir de là, il faut clarifier un point qui prête souvent à confusion; on ne parle pas toujours de la même chose quand on évoque une portion. Dans les repères nutritionnels classiques, une portion de féculents correspond généralement à environ 60 g de produit cru — soit, une fois cuits, entre 150 et 200 g selon l’aliment. De son côté, le modèle de l’assiette propose un repère visuel : environ un quart de l’assiette occupé par des féculents ou produits céréaliers. Mais ce quart n’est pas standardisé. Selon la taille de l’assiette, la manière de servir, ou simplement l’appétit, il peut correspondre à des quantités très différentes — plus souvent proche de 200 g, parfois bien au-delà.

Autrement dit, ces deux repères peuvent se recouper, mais ils ne sont pas nécessairement équivalents. Et c’est précisément là que la charge glycémique apporte un éclairage utile, parce qu’elle ne s’intéresse ni à une portion type, ni à une fraction d’assiette très approximative, mais à ce qui est effectivement consommé. Lorsqu’on traduit ces quantités en charge glycémique,  on comprend mieux l’importance de la taille de la portion. 

Une portion de 150 à 200 g de riz blanc, de pâtes blanches ou de pommes de terre fournit une charge glycémique élevée. Une portion équivalente des versions complètes ou moins transformées — riz brun, pâtes complètes — abaissent cette charge, mais la maintiennent souvent dans une zone modérée à élevée. Même des aliments perçus comme plus bénéfiques, comme le quinoa, atteignent rapidement des niveaux de charge glycémique  modérés à élevés lorsque la quantité augmente. (Un tableau récapitulatif en fin d’article permet d’en visualiser plus concrètement les ordres de grandeur.) 

Et dans la pratique, un “quart d’assiette” peut facilement dépasser ces repères. Une assiette un peu plus généreuse, une portion resservie, et on atteint rapidement 250 g ou plus. Visuellement, l’écart paraît modeste, mais métaboliquement, il ne l’est pas du tout.

Bien sûr, le reste du repas — fibres, lipides, protéines — ralentit l’absorption des glucides et atténue la réponse glycémique de l’ordre de 10 à 30 % selon la composition du repas (Shukla 2015, Russel 2016). Mais cette modulation ne supprime pas la charge; elle en modifie légèrement la dynamique, pas l’ampleur totale. Seules certaines légumineuses, comme les lentilles, conservent une charge faible à portion équivalente, en raison de leur richesse en fibres.

Enfin, ces repères ne tiennent pas compte de ce qui s’ajoute autour : collations, boissons sucrées ou alcoolisées, desserts, ou simplement ces repas où l’on ne se pose pas la question, ce qui est parfaitement normal de temps à autre.

 — Wow, donc on peut “bien manger”… et quand même beaucoup solliciter son métabolisme…

Oui. Parce que ce que le corps doit gérer, ce n’est pas seulement la qualité des aliments, mais la quantité de glucose qui arrive dans la circulation et surtout,  la fréquence à laquelle cette situation se répète.

Un repas dont la charge glycémique est élevée n’est pas problématique en soi; notre système est conçu pour y répondre. Mais lorsque ces charges élevées deviennent répétées,  repas après repas, jour après jour, elles entraînent une mobilisation régulière des mécanismes de régulation. Avec le temps, dans un contexte où la sensibilité à l’insuline est déjà fragilisée par notre mode de vie (sédentarité, stress, manque de sommeil), cette sollicitation répétée peut contribuer à une altération progressive de la régulation glycémique.

 — Mais… si même les portions normales peuvent donner une charge élevée, pourquoi les recommandations ne sont pas plus basses ?

Parce qu’elles ne visent pas uniquement un optimum physiologique; les recommandations nutritionnelles sont construites à l’échelle populationnelle. Elles doivent tenir compte des habitudes alimentaires, de l’accessibilité des aliments, des préférences culturelles, et surtout du fait qu’elles doivent être applicables par le plus grand nombre. Leur objectif est d’améliorer globalement la qualité de l’alimentation et de réduire les risques majeurs — pas nécessairement d’optimiser les paramètres métaboliques au niveau individuel. Autrement dit, elles définissent un cadre réaliste, pas une cible idéale.

Dans ce contexte, encourager la consommation de grains entiers plutôt que raffinés, structurer l’assiette, favoriser les fibres, constitue déjà un progrès significatif à l’échelle d’une population. Mais cela ne signifie pas que, sur le plan physiologique, chaque repas ainsi construit soit neutre pour le système de régulation de la glycémie. 

Et c’est là que la notion de charge glycémique prend toute sa portée. Pas pour remettre en cause les recommandations, mais pour les compléter, pour introduire une lecture plus fine, qui ne porte plus seulement sur la qualité des choix alimentaires, mais sur leur impact cumulé, repas après repas. Car ce qui influence le risque métabolique, ce n’est pas une charge glycémique élevée ponctuelle, c’est leur répétition, jour après jour, année après année. Une sollicitation régulière, souvent discrète dans la vie quotidienne, mais suffisamment constante pour modifier progressivement la manière dont le système de régulation de la glycémie doit répondre.  Plusieurs grandes études observationnelles et méta-analyses ont montré qu’une alimentation à charge glycémique élevée, répétée dans le temps, est associée à un risque accru de diabète de type 2 et de maladies cardiovasculaires (Schulze 2004, Barklay 2008, Livesey 2019, Jenkins 2021).

 — Est-ce qu’il n’y a pas aussi une influence de l’industrie derrière tout ça ? On entend souvent parler de lobbys alimentaires…

La question mérite d’être posée. Aujourd’hui, les recommandations nutritionnelles sont élaborées avec des garde-fous plus stricts qu’auparavant, notamment pour limiter l’influence directe des acteurs industriels dans leur formulation. Mais on ne peut pas nier que leur élaboration s’inscrit dans la continuité d’un historique qui a contribué à façonner la place accordée à certains aliments, de manière plus durable qu’on ne le réalise.

Dans les années 1970, les premières recommandations nutritionnelles modernes ont émergé dans un climat marqué par une forte inquiétude vis-à-vis des maladies cardiovasculaires. À cette époque, certaines hypothèses, notamment portées par les travaux de Ancel Keys, ont établi un lien entre la consommation de lipides, en particulier saturés, et le risque cardiovasculaire. Ces travaux ont eu un impact considérable sur les politiques de santé publique et ont été largement simplifiés dans leur traduction au grand public, conduisant à une focalisation importante sur la réduction des lipides alimentaires.

Dans ce contexte, les glucides — et en particulier les produits céréaliers — se sont progressivement imposés comme une alternative centrale, à la fois accessible, économique et culturellement intégrée.

Depuis, les connaissances ont évolué, les recommandations ont été nuancées, et la qualité des lipides comme celle des glucides est aujourd’hui mieux prise en compte. Mais la structure globale de l’alimentation proposée — elle, reste en partie héritée de ce cadre historique. Ce n’est donc pas nécessairement une influence directe qui s’exerce aujourd’hui, mais plutôt une forme d’inertie avec des repères construits dans un certain contexte, et qui continuent d’organiser, en grande partie, notre manière de penser l’équilibre alimentaire.

 

Conclusion

 — Donc… au fond, le problème n’est peut-être pas là où je pensais regarder.

Les glucides restent essentiels. Ils apportent des fibres, des vitamines, des minéraux et de nombreux composés protecteurs, notamment lorsqu’ils proviennent d’aliments peu transformés.

Mais toutes leurs sources ne contribuent pas de la même manière à la charge glycémique globale. Et dans les habitudes alimentaires modernes, ce sont souvent les produits céréaliers et féculents — qu’ils soient raffinés ou complets — qui structurent le plus fortement cette charge, simplement parce qu’ils occupent une place centrale et répétée dans les repas.

Ce que cet éclairage invite à reconsidérer, ce n’est pas leur présence, mais leur impact réel : non plus uniquement en termes de qualité, mais en tenant compte des quantités consommées et de leur fréquence dans la journée.

En pratique, ajuster ces apports dans les repas les plus courants permet de limiter la charge glycémique cumulée, tout en conservant une marge de flexibilité ailleurs.

Parce qu’au fond, l’enjeu n’est pas de contrôler parfaitement chaque repas.
C’est d’éviter une accumulation discrète, répétée, suffisamment constante pour finir par déplacer l’équilibre que le corps tente de maintenir.

 

 

🔎 Et toi ?

Si tu regardes tes repas sur une journée entière… quelle place prennent réellement les féculents, au-delà de ce que tu imaginais ?

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